L’écopâturage pour restaurer les zones humides : entretien avec Thierry Lecomte

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Thierry Lecomte fait partie des pionniers en écologie. Il a mis au point une technique efficace de restauration des zones humides par l’écopâturage dans le Marais Vernier. Parce qu’il a osé. Mais aussi parce que tout son parcours repose sur une philosophie de l’ouverture : il a compris l’importance de sauvegarder des milieux naturels ouverts, ainsi que de décloisonner les différents domaines d’expertises et de dialoguer.

Pionnier de la restauration écologique, Thierry Lecomte a révolutionné la gestion du Marais Vernier en réintroduisant des herbivores rustiques là où la nature semblait s’appauvrir. Pendant plus de cinquante ans, il a expérimenté, dialogué et osé remettre en question certaines idées reçues sur la conservation de la nature. Flamingo a eu l’opportunité de le rencontrer pour échanger sur son parcours, les défis de la restauration des zones humides et les leçons qu’il souhaite transmettre aux générations futures.

Thierry, comment est né votre lien avec le marais Vernier et pourquoi vous êtes-vous lancé dans sa restauration ?

Thierry Lecomte – Je m’y suis rendu pour la première fois en 1971. Je travaillais alors à l’Institut national de recherches pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, ou INRAE, en tant qu’entomologiste. J’étudiais les prairies permanentes et leur peuplement en insectes. Ma directrice de laboratoire souhaitait que je suive un projet de création de Parc naturel régional dans ce marais. Et quand j’ai découvert ce panorama si particulier, j’ai eu un choc ! Devant moi s’étendait une dépression de 5 000 hectares, 100 mètres en contrebas du plateau crayeux de la Haute-Normandie. 

Ensuite, en 1973, l’État a acquis une centaine d’hectares dans le Marais Vernier pour en faire une réserve naturelle. J’en suis devenu alors le gestionnaire. Le site avait une configuration particulière. D’un côté nous avions des parcelles utilisées en agriculture extensive traditionnelle. De l’autre des espaces à l’abandon depuis plus ou moins longtemps, et donc en libre-évolution. Or j’ai constaté sur ces derniers une perte de biodiversité importante. Des espèces végétales dominatrices, comme la calamagrostide et la molinie, instauraient un boisement commun en bouleaux et fougères aigles.

Pourquoi avoir parié sur l’écopâturage ? 

Thierry Lecomte – Ce constat a été un déclencheur. La réalité du terrain venait s’opposer à mes apprentissages universitaires… J’avais appris que plus un milieu était ancien et à l’état sauvage, plus sa biodiversité s’enrichissait. Et là c’était le contraire ! Je voyais que l’élevage apportait une solution plus satisfaisante pour conserver cette zone humide qu’avec la libre-évolution. 

Mais pourquoi ? Il fallait que j’aille plus loin et que je pose l’hypothèse du lien étroit entre l’herbivorie et la dynamique des herbacées. Cela a fait l’objet de deux thèses de doctorat jumelées : celle de mon épouse, Christine Le Neveu, en écologie végétale, et la mienne en écologie animale. 

J’ai pris alors conscience que ce sont les herbivores qui conservent un certain équilibre en maintenant des ouvertures dans les milieux naturels. Et que ce système avait existé depuis l’ère secondaire jusqu’au Quaternaire. Il y avait alors de grands herbivores comme l’auroch, l’élan, le buffle, le bison, que l’homme a fini par éradiquer ou faire fuir dans les contrées nordiques. 

Et finalement, dans le Marais Vernier, les éleveurs faisaient le job avec leurs vaches normandes ! Le problème c’est qu’ils disparaissent depuis les années 1970, en raison de la déprise agricole.

Et là vous avez osé une expérience sur laquelle personne ne misait !

Thierry Lecomte – Tout à fait. J’ai réfléchi à introduire des ruminants qui nécessitaient peu de soin et supportaient des conditions de vie en milieu humide, et ce même en hiver. J’ai pensé à associer des races rustiques, voire éco-adaptées, de bovins et de chevaux. Ce sont les vaches highlands, présentées comme descendantes de l’aurochs, et les chevaux de Camargue, adaptés aux zones humides, qui se sont imposés. 

Je vous avoue que personne n’y croyait. Les éleveurs, les agronomes, les vétérinaires, le directeur du département de zootechnie de l’INRAE : tous m’ont déconseillé de le faire ! Mais je suis parti du principe bergsonien qu’une conviction ne se prouve pas mais s’éprouve, et je me suis lancé. Depuis les animaux sont toujours là et en bonne santé ! Et ce mode de conservation a essaimé dans le reste de la France.

Cela a été une victoire pour vous, tout comme la réintroduction de cigognes, grâce à la construction de plateformes. Que conseillerez-vous aux écologues confrontés à des problèmes scientifiques de restauration ?

Thierry Lecomte – J’aurais deux conseils. Le premier c’est de veiller à suivre une formation complète en écologie scientifique pour appréhender chaque problème de restauration avec une vision holistique. Je pense qu’il faut avoir un point de vue global sur l’ensemble des espèces d’un milieu naturel et sur son fonctionnement, afin de se faire une opinion.

Le second, c’est que, quand on a une bonne idée il ne faut surtout pas lâcher l’affaire ni se décourager à la première difficulté. Selon moi, le plus gros échec, c’est de ne rien faire.  

Quelle a été votre plus grande force dans votre activité de restauration ?

Thierry Lecomte – Sans hésiter, la polyvalence. Il m’a fallu quelques années pour acquérir des compétences variées : manier la loupe binoculaire ou les jumelles, réaliser une autopsie, conduire un tracteur, utiliser une tronçonneuse voire une carabine ! 

C’est ainsi que j’ai gagné en crédibilité auprès des chasseurs qui sont à la tête de propriétés importantes dans le marais. J’ai pu établir un dialogue avec eux et passer un certain nombre d’idées. Plusieurs d’entre eux se sont par exemple mis au pâturage. On a pu aussi établir un moratoire informel pour ne pas abattre de cerfs pendant quelques années, le temps de relancer leur population relictuelle. Aujourd’hui, nous avons 150 cerfs et biches qui fréquentent les prairies marécageuses, ce qui contredit l’idée reçue selon laquelle le cerf serait un hôte des grandes forêts. 

En tout cas, c’est un point crucial dans mon activité d’avoir pu établir un partenariat avec le monde cynégétique. On me l’a pourtant souvent reproché, que ce soit du côté des chasseurs ou du monde écologique.

Avez-vous réussi à les faire dialoguer, ou bien êtes-vous resté en tampon entre les deux ?

Thierry Lecomte – Plutôt « en tampon ». Je dirais que nous avons pu partager nos expertises respectives. Cela a commencé avec la question des sangliers. Il se trouve que, dans le Marais Vernier, nous avons subi une explosion de leur peuplement. Or quand ils sont en surnombre, ils causent des dégâts sur les bulbes d’orchidées, la végétation, les oiseaux qui nichent au sol… J’ai décidé alors de passer mon permis de chasse pour gérer la situation moi-même, en tant que conservateur. Et j’ai pu rassembler des chasseurs afin d’organiser des battues. Cela m’a valu de gagner leur confiance et de renforcer la communication. Depuis, la volonté de préserver la biodiversité les gagne petit à petit. Ils ont ainsi accepté de faire classer plus de 700 hectares au titre du label européen Territoires de Faune Sauvage. Et cette labellisation les incite peu à peu à réfléchir davantage en tant que protecteurs d’un écosystème, et bien moins en tant que propriétaires d’une zone de chasse.

Et le dialogue a-t-il aussi joué lors de l’attribution du label RAMSAR au Marais Vernier et à la vallée de la Risle maritime en 2014 ?

Thierry Lecomte – Sans conteste. Pour situer les choses, je suis l’un des membres fondateurs mais aussi des administrateurs actuels de Ramsar France. À la création de l’association, j’ai trouvé que c’était une démarche intéressante de faire reconnaître la valeur internationale d’une zone humide. J’ai voulu tout naturellement l’appliquer au Marais Vernier et à Pont-Audemer.

 Grâce à la qualité du dialogue déjà en place, j’ai convaincu trois interlocuteurs au niveau local : les élus municipaux, les chasseurs et les agriculteurs. Je leur ai expliqué le rôle de la Convention de Ramsar. Pour l’anecdote, cette ville en Iran était trop éloignée d’eux et de leurs préoccupations. Alors j’ai présenté la convention comme celle du « Rassemblement des Amis du Marais et des Sites Aquatiques Remarquables ».
Ensuite, cela n’a été qu’une question de temps pour que la préfecture soit d’accord à son tour. Aujourd’hui, ce label est un atout et une source de fierté. Il facilite l’obtention de soutiens financiers comme le Fonds Vert ou les aides de l’Agence de l’Eau Seine Normandie.

Quels sont les sites magiques du marais ?

Thierry Lecomte – Je placerais en premier l’étang de la Grand’Mare qui est l’un des rares étangs naturels de France. C’est un lieu unique. Nous avons dû le restaurer, car il subissait un envasement létal pour ses populations animales et végétales. Nous avons fait retirer 275 000 m3 de vase pour atteindre le résultat remarquable actuel !

Mais il y a aussi les Courtils de Bouquelon dont l’origine semble remonter à la colonisation nord viking. Il s’agit de parcelles, en forme de longues lanières d’un kilomètre et quelques, bordées de fossés et parfois de haies. Elles ont servi de jardins maraîchers, de pâturages et de source de combustible domestique avec l’extraction de la tourbe. Aujourd’hui, nous en avons fait une Réserve naturelle volontaire d’environ 70 hectares que nous gérons au quotidien.

Dans le marais Vernier se situe la plus grande tourbière de France. Dans quel état se trouve-t-elle aujourd’hui ?

Thierry Lecomte – Sachez que cette tourbière date d’à peu près 5 000 ans avant notre ère ! Elle s’est constituée dans un ancien méandre de la Seine. Une bonne partie est en mauvais état. Et c’est la conséquence de deux projets majeurs d’assèchement depuis le 16e siècle, et en particulier du plan Marshall pour reconstruire l’économie de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, les ingénieurs du « Génie Rural » ont tenté de transformer le Marais Vernier en grenier à blé, sur le modèle de l’Ukraine. Mais ce fut un échec, car la tourbe, une fois asséchée, s’affaisse. 

Aujourd’hui, nous savons que nous devons maintenir des niveaux d’eau suffisants… Mais le mieux est l’ennemi du bien. Il y a une tendance à inonder les marais d’octobre à avril. Pendant cette période, les herbivores ne peuvent pas défricher et manger les ligneux. Et les aulnes poussent en trop grand nombre, ce qui augmente la quantité d’azote dans le sol, néfaste pour les sphaignes. En outre, les espèces, parfois rares, de milieux ouverts disparaissent. Parmi elles, un grand nombre de phanérogames et d’invertébrés, qui ne peuvent se réfugier ailleurs, périssent noyés. 

Quelles seraient les solutions pour la restaurer ?

Thierry Lecomte – La mesure prioritaire serait de modérer ces inondations dont les éleveurs ne comprennent pas l’intérêt, d’ailleurs, car elles remettent en cause leur activité. On les doit soit à des prescriptions administratives, soit à des ruissellements provenant du plateau agricole. Non seulement elles causent une fermeture du milieu, mais elles apportent des produits phytosanitaires et des nutriments qui stagnent tout l’hiver et favorisent le développement d’algues envahissantes. Sans compter qu’elles mettent en relation des mares individuelles et facilitent la propagation de végétaux invasifs de l’une à l’autre. 

Mais ce n’est pas tout : elles permettent aux sangliers de proliférer, ce qui occasionne des dégâts importants ! Se promener dans les marais inondés, cela ne fait pas peur à ces suidés très malins. Ils s’aménagent des couches élaborées, appelées « chaudrons », pour se reposer dans la journée … De plus, ils sont à l’abri, car ils entendent bien mieux les pas des chasseurs dans l’eau. Et ils remarquent que les battues y sont moindres ! Les hommes se risquent peu à tirer, car les balles peuvent ricocher sur le miroir de l’eau…

Certes, les ornithophiles et les chasseurs vont préférer que les marais soient sous l’eau pour conserver un peuplement avicole. Ce qui est sûr, c’est que les oiseaux peuvent toujours se réfugier ailleurs, dans la baie de Somme par exemple. Les insectes et autres invertébrés, dont des espèces inféodées à la tourbe, n’ont quant à eux pas de solution de repli. Or il faut savoir qu’ils représentent plus de 60 % de la biodiversité spécifique, contre moins de 1 % pour les oiseaux, et qu’ils subissent déjà une érosion mondiale de près de 80 %.  Et c’est dommage, car ils fournissent des services essentiels ! Ils sont la base de nombreuses chaînes alimentaires, du recyclage de la matière organique et de la pollinisation… Chacun voit midi à sa porte, mais ce qui importe c’est de garder une vision transversale sur la nature.

Selon vous, comment pourrait-on faire prendre conscience à l’homme que les zones humides sont tout aussi importantes que les forêts ? Avez-vous d’ailleurs senti une évolution dans la prise en considération de ces milieux ?

Thierry Lecomte – La législation a bien évolué, même si l’on assiste maintenant à un « détricotage » avec la loi Duplomb. Il nous reste à lutter pour limiter la casse. Car de nombreuses menaces subsistent à une époque où la science est assez peu écoutée. Ce sont les aspects politiques et économiques que l’on prend davantage en compte.

Il faut avant tout continuer d’informer et de former, comme le fait avec brio l’association Ramsar. Sur ce modèle, je pense que les naturalistes devraient consacrer une part plus importante de leur temps à discuter avec le grand public. La nature constitue un vrai sujet d’échange et de transmission pour sensibiliser davantage de monde à son importance.

Pour conclure notre entretien : avec le recul, si vous aviez une chose à refaire, qu’est-ce que ce serait ?

Thierry Lecomte – Je ferais tout exactement pareil, mais avec encore plus d’énergie et de détermination !

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