Et si une poignée de citoyens pouvait changer le destin d’un écosystème entier ?
C’est exactement ce qui s’est produit en Suisse à la fin des années 1980. À une époque où les zones humides disparaissaient à grande vitesse, une mobilisation citoyenne sans précédent a permis d’inscrire leur protection dans la Constitution suisse. Près de quarante ans plus tard, cette décision continue d’influencer la préservation des marais et tourbières du pays.
Pour comprendre cette histoire hors du commun, nous avons rencontré Philippe Grosvernier, biologiste et spécialiste des marais depuis plus de quarante ans.
« J’ai mis les pieds dans les marais pendant mes études… et je n’en suis plus jamais ressorti. »
Un pays qui perd ses marais
Aujourd’hui encore, les chiffres donnent le vertige. Comme dans de nombreux pays européens, la Suisse a vu disparaître l’immense majorité de ses marais et tourbières.
« En l’espace de 150 à 200 ans, on a perdu environ 90 % des surfaces de tourbières. »


L’exploitation de la tourbe, puis le drainage agricole intensif après la Seconde Guerre mondiale, ont profondément transformé les paysages. À l’époque, les marais sont souvent perçus comme des espaces inutiles, insalubres et improductifs.
« On parlait d’assainir ces milieux. Des milliards ont été investis dans le drainage de ces sols. »
Pourtant, dans les années 1970 et 1980, les mentalités commencent à évoluer. Les associations de protection de la nature tirent la sonnette d’alarme.
« Les citoyens ont pris progressivement conscience des dégâts occasionnés sur les écosystèmes. »
Le contexte est favorable à l’émergence de nouvelles idées. Et bientôt, un projet va tout faire basculer.
Le projet militaire qui déclenche une mobilisation nationale
Au cœur de la Suisse, dans la région de Rothenthurm, l’armée prévoit de construire une vaste place d’armes sur plusieurs dizaines d’hectares de tourbières remarquablement préservées. La réaction ne se fait pas attendre. Les agriculteurs locaux s’opposent au projet. Ils sont rapidement rejoints par les associations de protection de la nature, notamment WWF et Pro Natura.
Une coalition inattendue est en train de naître.
« Les agriculteurs de Rothenthurm se sont érigés contre ce projet et ils ont été soutenus par les associations de protection de la nature. »
Le combat dépasse rapidement les frontières du village. Partout dans le pays, la question devient symbolique : faut-il sacrifier les derniers marais suisses au nom du développement ?
Une initiative populaire pour sauver les marais
La Suisse possède un outil démocratique unique : l’initiative populaire. Si suffisamment de citoyens soutiennent une proposition, celle-ci peut être soumise au vote de l’ensemble du pays. Les défenseurs des marais décident d’utiliser cette voie.

L’« Initiative de Rothenthurm » est lancée. Son objectif : garantir durablement la protection des marais et tourbières d’importance nationale. La campagne rencontre un écho considérable. Plusieurs facteurs se combinent alors.
D’un côté, la sensibilité environnementale progresse fortement. De l’autre, d’autres projets controversés menacent également des zones humides emblématiques, notamment un projet d’autoroute qui devait traverser les roselières de la rive sud du lac de Neuchâtel.
« Le climat politique était favorable à la protection des marais. Des projets comme cette autoroute ont largement contribué à sensibiliser la population à la disparition des zones humides. »
Même le contexte politique joue un rôle.
« Il y avait aussi un réflexe antimilitariste très présent à l’époque. Une initiative (encore une) avait même fait l’objet d’une votation en 1989 avec tout de même 35.6% de OUI, un véritable électrochoc dans un pays dont le gouvernement avait dit que “La Suisse n’a pas d’armée. La Suisse est une armée” ! »
Quelles que soient les motivations des électeurs, le résultat est historique.
Le jour où les marais entrent dans la Constitution
Le 6 décembre 1987, les Suisses se rendent aux urnes. Le verdict dépasse toutes les attentes. L’initiative est acceptée par près des deux tiers des votants.
« C’est un résultat assez exceptionnel. Très peu d’initiatives obtiennent un tel score. Et surtout, la plupart sont rejetées ! Parfois au profit d’un contre-projet proposé par le parlement en réponse aux attentes des initiants. »

Dès lors, la protection des marais d’importance nationale devient un principe constitutionnel. Une première mondiale. Les citoyens viennent de donner une valeur juridique suprême à un écosystème.
« L’acceptation de cette initiative a instauré un cadre légal extrêmement fort. »
Une victoire… mais pas une fin
On pourrait croire que l’histoire s’arrête là. En réalité, elle ne fait que commencer. Car protéger un marais sur le papier ne suffit pas à le sauver sur le terrain. Près de quarante ans après le vote, la mise en œuvre reste encore incomplète.
« Les cantons avaient quelques années pour mettre en œuvre la protection. Trente-cinq ans plus tard, ce n’est toujours pas totalement terminé. »

Et surtout, les dégradations héritées du passé continuent d’agir. Les réseaux de drainage installés il y a plusieurs décennies sont toujours présents.
« Les milieux sont protégés légalement. Par contre, tout le réseau de drains posé à l’époque est toujours là. »
Le défi a changé. Il ne s’agit plus seulement d’empêcher la destruction des marais. Il faut désormais les restaurer.
Redonner de l’eau aux marais
Depuis plusieurs années, Philippe travaille justement sur cette question. Selon lui, la clé de la restauration est simple : comprendre et restaurer la circulation de l’eau.
« Les marais dépendent avant tout de l’eau, de sa qualité et de sa circulation. »

Pendant longtemps, les politiques de protection se sont concentrées sur les espèces et la végétation. Aujourd’hui, l’approche évolue progressivement. Les gestionnaires commencent à raisonner à l’échelle des bassins versants entiers.
« Si on veut conserver les marais face au changement climatique, il faut leur redonner de l’eau pour qu’ils restent résilients. »
Cette vision plus globale gagne du terrain. Et, fait encourageant, elle favorise le dialogue entre scientifiques, collectivités et agriculteurs.
« Je suis surpris de voir à quel point cette approche parle aux gens sur le terrain. »
Une leçon d’espoir pour les zones humides
L’histoire de Rothenthurm nous rappelle une chose essentielle. Les grandes avancées environnementales naissent rarement d’un seul acteur. Elles sont souvent le fruit d’alliances improbables : citoyens, scientifiques, associations, élus locaux, agriculteurs… En 1987, personne n’aurait probablement imaginé qu’une mobilisation locale contre un projet militaire conduirait à inscrire la protection des marais dans la Constitution suisse.
Pourtant, c’est exactement ce qui s’est passé. Et aujourd’hui encore, cette victoire continue d’inspirer celles et ceux qui œuvrent à la préservation des zones humides.
Parce qu’au fond, l’histoire de Rothenthurm raconte quelque chose de plus grand que les marais. Elle raconte ce que des citoyens déterminés peuvent accomplir lorsqu’ils décident qu’un territoire mérite d’être défendu.
L’histoire de Rothenthurm le prouve : les citoyens peuvent changer le destin des zones humides. Avec Flamingo.eco, soutenez des projets concrets pour préserver mares, marais, tourbières et lagunes. 👉 Découvrez les projets en cours sur Flamingo.eco.

