Des milieux minuscules… au rôle climatique gigantesque

Une tourbière, explique-t-il, est une zone humide très particulière : “elle accumule de la tourbe, c’est-à-dire de la matière organique riche en carbone.”
Tant qu’elle reste humide et fonctionnelle, cette matière organique s’accumule lentement, et pompe le CO₂ contenu dans l’atmosphère. Le carbone est ainsi stocké dans le sol pendant des milliers d’années.
Le problème commence lorsque la tourbière est drainée, exploitée ou asséchée, pour l’agriculture ou l’urbanisation par exemple. Le carbone stocké est alors relâché dans l’atmosphère. Et ce phénomène a un impact massif.
“À l’échelle mondiale, les tourbières dégradées représentent environ 5 % des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine. C’est plus que l’ensemble du trafic aérien mondial.” explique Daniel Gilbert.
Un chiffre d’autant plus frappant que les tourbières ne couvrent que 3 % des terres émergées,tout en stockant près d’un tiers du carbone des sols de la planète. De minuscules surfaces, mais aux pouvoirs très forts !
Des tourbières partout et invisibles à la fois
Contrairement aux idées reçues, les tourbières ne sont pas rares. On en trouve presque partout en France : sur les littoraux, dans les grandes vallées, en Bretagne, dans le Jura, le Massif central, les Landes, la Camargue, autour de Paris, dans les massifs de moyenne montagne…
Si elles semblent absentes aujourd’hui, c’est parce qu’elles ont été massivement drainées, asséchées et invisibilisées. On estime que la France en a déjà perdu environ la moitié.

Une prise de conscience récente
Les grands bilans scientifiques sur le rôle climatique des tourbières ne datent que des années 2000. Avant cela, on savait qu’elles étaient détruites, mais on n’avait pas mesuré à quel point c’était grave.
Et c’est un peu le fruit du hasard qui nous a permis de découvrir ce super-pouvoir de stockage carbone qu’ont les tourbières. Daniel Gilbert a été le pionnier en la matière en réalisant l’inventaire des tourbières françaises. Et il nous raconte comment il a fait cette incroyable découverte à leur sujet :
“À l’origine, il y a 15 ans, je ne pensais pas que mon travail de recherche sur les tourbières aurait une telle importance. Je l’ai fait sans imaginer que cela prendrait ensuite une dimension socio politique aussi forte. Habituellement, un chercheur travaille à petite échelle : sur 1 ou 2 tourbières. J’ai voulu tester une approche différente, avec une vision plus large en réalisant un inventaire global des tourbières en France”

Restaurer les tourbières, oui mais pas à moitié
C’est ainsi que, sous l’impulsion de Daniel, l’inventaire national des tourbières a vu le jour. Un outil clé pour répondre à une question clé : dans quel état sont nos tourbières aujourd’hui ?
Et surtout, jusqu’où sont-elles dégradées pour pouvoir dimensionner sérieusement les efforts de restauration nécessaires pour les sauver.
Car le constat est sans appel : il n’existe aucun compromis possible pour sauver une tourbière. Dès qu’une tourbière est exploitée, même partiellement, la mécanique s’enclenche : la tourbe se dégrade et le sol s’affaisse. Une spirale de destruction. La seule solution : stopper toute action de drainage sur la totalité de la tourbière.

Par exemple, sur le site du Marais de Lavours, dans l’Ain, l’une des plus importantes réserves naturelles nationales pour les tourbières, une moitié de la tourbière a été strictement protégée, tandis que l’autre moitié est drainée pour la culture du maïs. C’est une gestion qui n’est pas durable : on sauve d’un côté, ce qu’on assèche de l’autre.
“C’est un peu comme dire à quelqu’un : tu peux continuer à fumer autant que tu veux, mais arrête de boire” explique Daniel.
Sur un siècle d’exploitation, cela représente jusqu’à un mètre de sol perdu sur une tourbière. À terme, l’exploitation devient impossible. C’est déjà le cas dans plusieurs régions du monde, notamment autour des grands lacs en Suisse, où certaines tourbières ont quasiment disparu. Laissant place à une couche d’argile bleue incultivable.
“Une tourbière ne peut pas être cultivée indéfiniment.”
Mais fort heureusement, il existe des exemples où le monde agricole a pris des décisions fortes. “Dans le Jura, par exemple, le syndicat des producteurs de Comté a intégré dans la charte de l’AOP un principe clair : les tourbières de hauts-marais ne sont plus considérées comme des terres ouvrant des droits à la production laitière.” nous explique Daniel Gilbert.
Agir là où l’impact est maximal
Au final, les tourbières ne représentent que 0,2 % de la surface du territoire français. Mais selon les évaluations du ministère, ce sont les écosystèmes à la plus forte valeur économique du pays, de très loin. L’enjeu est de les protéger, d’autant qu’il s’agit de surfaces limitées, mais aux bénéfices écologiques majeurs.
Des projets emblématiques comme Tourbière légendaires sont essentiels, ils permettent de restaurer le fonctionnement hydrologique complet des tourbières. Un gigantesque impact pour le climat, l’eau et la biodiversité.

