Quand des citoyens ont sauvé les marais suisses en les inscrivant dans la Constitution

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En 1987, une mobilisation citoyenne historique a permis d’inscrire la protection des marais dans la Constitution suisse. À travers l’histoire de Rothenthurm et le témoignage du biologiste Philippe Grosvernier, cet article raconte comment des citoyens déterminés ont changé le destin des zones humides en Suisse.

Et si une poignée de citoyens pouvait changer le destin d’un écosystème entier ?

C’est exactement ce qui s’est produit en Suisse à la fin des années 1980. À une époque où les zones humides disparaissaient à grande vitesse, une mobilisation citoyenne sans précédent a permis d’inscrire leur protection dans la Constitution suisse. Près de quarante ans plus tard, cette décision continue d’influencer la préservation des marais et tourbières du pays.

Pour comprendre cette histoire hors du commun, nous avons rencontré Philippe Grosvernier, biologiste et spécialiste des marais depuis plus de quarante ans.

Un pays qui perd ses marais

Aujourd’hui encore, les chiffres donnent le vertige. Comme dans de nombreux pays européens, la Suisse a vu disparaître l’immense majorité de ses marais et tourbières.

Digue / Philippe Grosvernier
Exploitation de la tourbe / Philippe Grosvernier

L’exploitation de la tourbe, puis le drainage agricole intensif après la Seconde Guerre mondiale, ont profondément transformé les paysages. À l’époque, les marais sont souvent perçus comme des espaces inutiles, insalubres et improductifs.

Pourtant, dans les années 1970 et 1980, les mentalités commencent à évoluer. Les associations de protection de la nature tirent la sonnette d’alarme.

Le contexte est favorable à l’émergence de nouvelles idées. Et bientôt, un projet va tout faire basculer.

Le projet militaire qui déclenche une mobilisation nationale

Au cœur de la Suisse, dans la région de Rothenthurm, l’armée prévoit de construire une vaste place d’armes sur plusieurs dizaines d’hectares de tourbières remarquablement préservées. La réaction ne se fait pas attendre. Les agriculteurs locaux s’opposent au projet. Ils sont rapidement rejoints par les associations de protection de la nature, notamment WWF et Pro Natura.

Une coalition inattendue est en train de naître.

Le combat dépasse rapidement les frontières du village. Partout dans le pays, la question devient symbolique : faut-il sacrifier les derniers marais suisses au nom du développement ?

Une initiative populaire pour sauver les marais

La Suisse possède un outil démocratique unique : l’initiative populaire. Si suffisamment de citoyens soutiennent une proposition, celle-ci peut être soumise au vote de l’ensemble du pays. Les défenseurs des marais décident d’utiliser cette voie.

Tourbière asséchée / Philippe Grosvernier

L’« Initiative de Rothenthurm » est lancée. Son objectif : garantir durablement la protection des marais et tourbières d’importance nationale. La campagne rencontre un écho considérable. Plusieurs facteurs se combinent alors.

D’un côté, la sensibilité environnementale progresse fortement. De l’autre, d’autres projets controversés menacent également des zones humides emblématiques, notamment un projet d’autoroute qui devait traverser les roselières de la rive sud du lac de Neuchâtel.

Même le contexte politique joue un rôle.

Quelles que soient les motivations des électeurs, le résultat est historique.

Le jour où les marais entrent dans la Constitution

Le 6 décembre 1987, les Suisses se rendent aux urnes. Le verdict dépasse toutes les attentes. L’initiative est acceptée par près des deux tiers des votants.

Diversité de mousses / Philippe Grosvernier

Dès lors, la protection des marais d’importance nationale devient un principe constitutionnel. Une première mondiale. Les citoyens viennent de donner une valeur juridique suprême à un écosystème.

Une victoire… mais pas une fin

On pourrait croire que l’histoire s’arrête là. En réalité, elle ne fait que commencer. Car protéger un marais sur le papier ne suffit pas à le sauver sur le terrain. Près de quarante ans après le vote, la mise en œuvre reste encore incomplète.

Paysage marécageux / Philippe Grosvernier

Et surtout, les dégradations héritées du passé continuent d’agir. Les réseaux de drainage installés il y a plusieurs décennies sont toujours présents.

Le défi a changé. Il ne s’agit plus seulement d’empêcher la destruction des marais. Il faut désormais les restaurer.

Redonner de l’eau aux marais

Depuis plusieurs années, Philippe travaille justement sur cette question. Selon lui, la clé de la restauration est simple : comprendre et restaurer la circulation de l’eau.

Zone humide restaurée / Philippe Grosvernier

Pendant longtemps, les politiques de protection se sont concentrées sur les espèces et la végétation. Aujourd’hui, l’approche évolue progressivement. Les gestionnaires commencent à raisonner à l’échelle des bassins versants entiers.

Cette vision plus globale gagne du terrain. Et, fait encourageant, elle favorise le dialogue entre scientifiques, collectivités et agriculteurs.

Une leçon d’espoir pour les zones humides

L’histoire de Rothenthurm nous rappelle une chose essentielle. Les grandes avancées environnementales naissent rarement d’un seul acteur. Elles sont souvent le fruit d’alliances improbables : citoyens, scientifiques, associations, élus locaux, agriculteurs… En 1987, personne n’aurait probablement imaginé qu’une mobilisation locale contre un projet militaire conduirait à inscrire la protection des marais dans la Constitution suisse.

Pourtant, c’est exactement ce qui s’est passé. Et aujourd’hui encore, cette victoire continue d’inspirer celles et ceux qui œuvrent à la préservation des zones humides.

Parce qu’au fond, l’histoire de Rothenthurm raconte quelque chose de plus grand que les marais. Elle raconte ce que des citoyens déterminés peuvent accomplir lorsqu’ils décident qu’un territoire mérite d’être défendu.

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